Carpe Noctem

   

            Cela se passait au début des "seventies" dans une des vallées les plus reculées de l'Ariège, et rien de ce qui va suivre n'est inventé... pour autant que ma mémoire soit bonne et puisse arracher ces souvenirs à la nuit de l'oubli...
Nous avions planifié nos insomnies: les nuits de pleine lune, nous partions pour des marches nocturnes au départ d'un hameau de fond de vallée, de fin de vallée, de bout du monde...
Il y eut treize lune cette année-là, scandée par nos rendez-vous réguliers avec l'astre nocturne, visible ou non dans le ciel endeuillé... Nous avions décidé dès la première sortie de n'emporter ni lampe ni montre... Nous partions exaltés, exités, à la fois l'esprit léger et lourd de notre histoire, de nos névroses, manies, non-dits et conflits non réglés... Nous nous sentions intérieurement multiples et nous avions conscience de nous diriger vers notre face cachée, inquiets et fascinés par cet autre nous-même qui semblait nous attendre... Où avions-nous lu cette histoire d'unn chevalier qui se battit toute une nuit contre un inconnu qui n'était autre que lui-même?

Nuit, le noir te va si bien

            Il est temps que je m'explique sur ce que recouvre l'utilisation du mot "nous". Notre petit groupe, pas plus de cinq ou six personnes, se constituait selon le désir de chacun pour participer à la sortie de nuit qui nécessitait une présence particulière: présence à soi-même tout autant que présence à l'autre, confiance mutuelle, ouverture loyale à l'immédiateté de la vie... sans que tout cela ne nécessite d'effort particulier, ce qui était le cas dans ces moments pas si tranquilles... Il y avait Terry, un anglais, bûcheron de son état, qui habitait un tipi avec sa compagne et leurs trois enfants; Jean-Claude, un insurgé-né, en guerre contre l'état; Claire, qui ne portait pas toujours bien son nom; Prêle, une sorte d'elfe à la fois fragile et déterminé; François, un terrien lunatique à l'humour couleur de nuit... Une chienne se joignait souvent à nos escapades, une bergère bâtarde vive, discrète, au regard clair et direct, au poil court couleur de miel. Elle portait avantageusement le nom de Lady Madonna... Elle n'était pas au juste "notre" chienne: en fait, c'était elle qui nous avait choisis, apprivoisés, et finalement conquis.

La nuit, nos racines poussent dans des sables mouvants

            Le mot errance ne convenait pas à notre pratique. Il d'agissait plutôt d'un "itinéraire", d'un parcours qui nous devint rapidement nécessaire, d'une sorte de quête d'identité au-delà su quotidien, au-selà de notre animalité... Nous avions voulu ce rituel de mise à distance, pour prendre du recul vis-à-vis de l'indescriptible chaos de la vie, de nos vies... une façon de faire diversion quant aux activités prenantes de la journée...
Nous étions quelques amis de longue date, et nous ne laissions pénétrer notre cercle qu'au prix d'un gros sacrifice. C'était le cas, cette nuit de mars: il y avait Puig, un garçon catalan de passage que nous avions naturellement invité à se joindre à nous. Malgré ses vingt quatre ans, avec ses cheveus et sa barbe bouclés, cette douceur dans son regard, sa cape de laine brune et le bâton noueux sur lequel il s'appuait, il avait quelque chose d'un patriarche, et nous l'avions spontannément appelé Moïse, pour les trois ou quatre jours qu'il avait passés avec nous...

La nuit, la fatalité de nos vies apparaît si clairement

            Quels éclaircissements cherchions-nous au coeur de la nuit? Sans doute une intimité supplémentaire avec les éléments, une exploration surréaliste à l'aveugle, une dérive psycho-géographique, un rejet de l'instinct grégaire qui fait converger tant de personnes vers les villes où trônent les symboles de l'oppression et de l'obscurantisme... Une nuit sans sommeil, pour éviter peut-être l'émergence de forces obscures et irrationnelles, des ombre maléfiques et monstrueuses issues de nos rêves... Plus simplement, nous cherchions des sensations primaires, un présent sans interactions... Des modestes chercheurs d'absolu, voila ce que nous prétendions être...: nous cherchions simplement un arc-en-ciel dans la nuit... Mais nous n'étions finalement qu'une bande de rêveurs timorés et naïfs, au mieux dex vagabonds célestes.

Nuit, tes pupilles sont des trous noirs de vertige

            Même si nous connaissions bien le début du sentier, quand la lune était absente du ciel ou occultée par les nuages, la première heure de marche dans l'obscurité était toujours très lente et maladroite, trébuchante, ponctuée de vaines exclamations... Notre progression était alors hachée, désordonnée, inquiète... Puis l'infini de la nuit s'insinuait doucement en nous, comme une caresse qui chassait nos craintes. L'obscurité devenait légère et accueillante, elle nous enveloppait sans nous oppresser... Les relations à l'intérieur du petit groupe en étaient modifiées: plus tactiles, plus sensuelles, bien sûr, mais aussi plus ouvertes, confiantes, intimes, plus à l'écoute de l'autre. Notre vision s'améliorait peu à peu et nous étions capables de percevoir, de détecter à distance les plis du terrain, la massze des rochers ou de la végétation, comme si elle émettait des vibrations: rien de magique, plutôt une réceptivité profonde aux sons, aux échos de nos pas et de nos voix, aux infinis dégradés de noirs que nous percevions maintenant... Nous nous sentions unis par une même sensation paisible de liberté d'action et de mouvement. Au cours de ces nuits sans passé ni avenir, le présent était devenu tangible: nous comprenions alors qu'une forme d'éternité se trouvait dans l'intendité de nos sensations...

La nuit n'existe pas, elle n'est que l'intuition de notre néant

            L'obscurité était loin d'être uniforme... l'été, la végétation accrochait la clarté lunaire: les fougères brillaient d'un éclat mat, d'autres plantes vernissées renvoyaient des lueurs irrisées... Au début du printemps, les restes de plaques de neige, sur les versants nord, s'éclairaient en renvoyant à leur tour la lumière de la lune...
Après des passages escarpés et encaissés, le haut de la vallée s'ouvrait, se ramifiait en plusieurs vallons accrochés aux crêtes. Nous dirigions nos pas au hasard vers des lieux encore inconnus, toujours surprenants, où nous installions une sorte d'affut sommaire. Là, terrés dans un abri naturel constitué de rochers ou d'un bosquet de noisetiers, nous écoutions les bruits troublants de la montagne qui nous tenaient sur le qui-vive: le déplacement bruyant d'une harde de sangliers, celui plus discret, en pointillé, d'un chevreuil, les appels répétés des chouettes... D'autres bruits difficilement identifiables nous mettaient en alerte, induisant une inquiétude latente... Nous nous tassions dans notre cache, assis ou étendus à même le sol qui semblait accepter notre désir d'enfouissement... Intimement mêlés à la terre meuble, nous avions parfois le sentiment de nous fondre dans le sol qui moulait progressivement nos corps... Nous nous laissions aller un temps à cette sensation... Plus tard arrivait le moment où, pénétré d'humidité ou transi de froid, l'un de nous donnait le signal du retour.

La nuit est une plongée vers un lointain provisoire et fugitif

            Nous donnions des noms à ces lunes successives: il y eut la "lune des pierres fendues", la "lune de la brume de sable", la "lune du dhevreuil qui aboie"... cette nuit-là, qu'aucun de nous ne pourra oublier, nous l'avions nommée "la lune des fougères mortes"... Longtemps applaties sous la couche de neige maintenant fondue, elles craquaient doucement sous nos pieds... Nous montions lentement l'ubac d'un vallon à l'ombre d'une barre rocheuse quand notre chienne commença à donner des signes de nervosité, puis se mit à gronder sourdement, le poil hérissé. Nous avions arrêté notre progression, interrogatifs, scrutant les ténèbres, tous nos serns en alerte... Lady M. aussi était figée sur place, les muscles tendus... Le moins timoré du groupe, ou bien le plus inconscient, avança de quelques pas, s'arrêta un moment, continua encore quelques pas. La chienne grondait de plus belle, nous communiquant sa peur... François, (c'était lui le plus hardi) nous appela brusquement:"Venez!" Aux aguets, les uns contre les autres, nous avançames prudemment jusqu'à lui, sondant la nuit devant nous. Nous distinguâmes une masse sur le sol. Les yeux rivés à cette forme animale, redoutant de la voir bouger, nous restâmes longtemps immobiles, prêts à rerfluer... Incrédules, nous avions devant nous un ours adulte, intact, mort depuis peu de temps sans doute... Nous osâmes, hésitants, avancer nos mains et toucher d'abord les longs poils rêches, la fourrure sombre, plus claire et comme moirée par endroits, puis nous nous enhardîmes à examiner de près ses impressionnantes pattes aux puissantes griffes acérées... Nous nous demandions ce qui était arrivé à ce fauve que nous savions présent dans la vallée: avait-il chuté depuis les fortes pentes de l'ubac? Apparament, non, vu la position de son corps couché sur le côté, presque humaine, accentuant la bosse de ses épaules... Nous avons cherché en vain sur son pelage des traces de sang: il n'avait pas été abattu, semblait-il. Sa tête imposante, son long museau noir nous facinait... Les poils de ses babines étaient souillés de vomissures: il avait peut-être été empoisonné, car depuis quelques mois la chasse avait été interdite et le lâche empoisonnement avait succédé à la fusillade indiscrète.

            Nous restames longtemps devant la dépouille... Nous nous sentions maintenant comme dépositaires de ce corps martyrisé... Que faire, qui prévenir? Nous écartâmes rapidement l'idée d'appeler les gardes-chasse ou les gardes forestiers. Nous avions eu des problèmes avec ces derniers qui n'avaient pas hésité à nous verbaliser, l'année précédente, parce que nous avions nettoyé par le feu un champ en friche, sans l'autorisation d'écobuage. Nous avions pris poutant toutes les précautions nécessaires et tout s'était bien passé. L'amende avait été lourde pour nos modestes finances, et, depuis ce jour, nous gardions une dent contre ces gardes que nous considérions comme une variété de flics vis-à-vis desquels la vigilance s'imposait. Nous connaissions parfaitement l'histoire de la "guerre des demoiselles" qui avait violemment opposé au siècle dernier les Couseranais aux gardes forestiers.

            Nous prîmes la décision de garder le secret ("au moins jusqu'en l'an 2000" précisa Claire, ce qui nous paraissait très loin...) et d'enterrer l'ours sous un monceau de pierres qu'il fallut aller chercher dans le lit asséché d'un torrent. Avant de commencer, nous avons ressenti la nécessité d'un rituel, évidemment profane.... Nous avions le sentiment d'enterrer plus qu'un corps d'animal: une sorte de double, un envers nocturne de nous-mêmes.... Prêle, la première, défit le collier d'ambre de son cou et le déposa délicatement sur la fourrure de l'ours. Jean-Claude offrit son grigri africain. François tira sa guimbarde d'une de ses poches, la porta à ses lèvres, produisit dans le silence un son acide et déchirant, puis envoya adroitement l'instrument rejoindre les autres objets. Nous ne vîmes pas ce que Claire déposa lentement dans les plis de la fourrure, peut-être une bague... J'ai fouillé dans les poches de ma parka à la recherche d'un objet personnel: tout ce que je trouvé fut un petit morceau de bougie emporté pour le cas où nous aurions eu un besoin urgent de lumière. Après tout, c'était un objet éminemment symbolique... Pour faire bonne mesure, j'ajoutai le médiator que j'avais en permanence sur moi. Puis nous passâmes longtemps à charrier des pierres que nous déposions avec soin sur le corps de l'ours... Pour finir, nous déposâmes sur la tombe fougères et feuillages pour la rendre moins repérable, mais il y avait très peu de chances que quelqu'un passe ici avant longtemps... Le chemin de retout fut longtemps silencieux... Puig prit la parole pour dire que la situation de l'ours était semblable à la nôtre, qu'il vivait lui aussi en lisière du monde, en marge, qu'il n'avait que le droit de se cacher ou de fuir devant ceux qui ont le pouvoir d'enfermer et de réduire au silence... Propos prémonitoires... Puig militait au MIL, (mouvement ibérique de libération) et nous savions ses actions à hauts risques... L'aube fut grise et sale...

 

            Je ne suis jamais retourné dans ce vallon... Le secret fut respecté au-delà de la promesse... Salvador Puig Antich fut "capturé" quelques mois plus tard par la police franquiste et condamné à mort. Malgré des manifestations massives dans toutes les grandes villes d'Europe, il fut exécuté au garrot le 3 Mars 1974...
Eliminé.

Michel Blavet ( Août 2005)